Principe de la non violence
Un article de Wikimediation.
Extrait du livre Le PRINCIPE DE NON-VIOLENCE, de Jean-Marie Muller, Desclée de Brouwer, et Marabout 1995, chapitre 9, page 188 Mis en ligne par Hervé de Truchis 16.02.2008
La médiation est l’intervention d’un tiers, d’une tierce personne qui s’interpose dans l’entre-deux des protagonistes d’un conflit, qui se met au milieu de deux ad-versaires (du latin adversus : qui est tourné contre, qui s’oppose), c’est-à-dire de deux personnes, de deux communautés ou de deux peuples qui se font face et sont tournés l’un contre l’autre. La médiation vise à faire passer les deux protagonistes de l’ad-versité à la con-versation (du latin conversari : se tourner vers), c’est-à-dire à les amener à se tourner l’un vers l’autre pour se parler, se comprendre et, si possible, trouver un compromis qui ouvre la voie à la réconciliation. Le médiateur veut s’efforcer d’être un « tiers pacifiant. Par son interposition, il tente de rompre la relation « binaire », celle de deux adversaires s’affrontant sourdement et aveuglément, pour établir une relation « ternaire », à travers laquelle ils pourront communiquer par l’entremise d’un intermédiaire. Dans la relation binaire qu’entretiennent les adversaires, deux discours, deux raisonnements, deux logiques s’affrontent sans qu’aucune communication puisse permettre une reconnaissance et une compréhension réciproques. Il s’agit de passer d’une logique de compétition binaire à une dynamique de coopération ternaire.
Le « tiers » médiateur s’efforce de créer un « espace intermédiaire » qui introduise une distance entre les adversaires en sorte que chacun puisse prendre du recul par rapport à lui-même, par rapport à l’autre, par rapport au conflit qui les meurtrit. La création de cet espace sépare les adversaires – comme on sépare deux hommes qui se battent – et cette séparation peut permettre la communication. L’espace intermédiaire est un espace de ré-création » dans lequel les deux adversaires vont pouvoir se reposer de leur conflit et recréer leurs relations dans une démarche apaisée et constructive. La médiation veut donc créer dans la société un lieu où les adversaires puissent apprendre ou réapprendre à communiquer afin de parvenir à un pacte qui leur permette de vivre ensemble, sinon dans une paix véritable, du moins dans une coexistence pacifique.
Une médiation ne peut être entreprise que si l’un et l’autre des deux adversaires acceptent de s’impliquer volontairement dans cette démarche de conciliation. Certes, la médiation peut leur être suggérée, conseillée, recommandée, mais elle ne peut pas leur être imposée. Choisir la médiation, c’est, pour chacun des deux adversaires, comprendre que le développement de leur hostilité ne peut que leur être préjudiciable et qu’ils ont tout intérêt à tenter de trouver, par un accord amiable, une issue positive au conflit qui les oppose. C’est mesurer également que l’intervention judiciaire, qui leur imposerait une décision par voie d’autorité, au lieu d’apaiser leur conflit, ne ferait que l’aggraver. Le plus souvent les décisions de justice tranchent le nœud d’un conflit en désignant un gagnant et un perdant – l’un gagne son procès et l’autre le perd – et les deux parties sortent du tribunal plus adversaires que jamais. La médiation ne se préoccupe pas tant de juger un fait passé – ce que fait l’institution judiciaire – que de prendre appui sur lui pour le dépasser et permettre aux adversaires d’hier d’inventer un avenir libéré du poids de leur passé.
Le médiateur n’a pas pour fonction de prononcer un jugement ni d’énoncer une condamnation. Il n’est ni un juge qui donne raison à l’un contre l’autre, ni un arbitre qui sanctionne la faute de l’un contre l’autre, il est un intermédiaire qui s’efforce de rétablir la communication entre l’un et l’autre pour parvenir à une conciliation de l’un avec l’autre. Le médiateur n’a aucun pouvoir de contrainte qui lui permettrait d’imposer une solution aux protagonistes d’un conflit. Le postulat majeur sur lequel se fonde la médiation, c’est que la résolution d’un conflit doit être principalement l’œuvre des protagonistes eux-mêmes. La médiation vise à permettre aux deux adversaires de s’approprier « leur » conflit afin qu’ils puissent coopérer pour le gérer, le maîtriser et le résoudre ensemble. Le médiateur est un « facilitateur » : il facilite la communication entre les deux adversaires afin qu’ils puissent s’exprimer, s’écouter, se comprendre et parvenir à un accord.
Le médiateur, souligne François Bazier, doit être « partial avec l’un, puis partial avec l’autre, pas impartial ». Cette remarque nous amène à récuser la notion de « neutralité » par laquelle on voudrait souvent caractériser le positionnement du médiateur. Celui-ci en réalité, n’est pas « neutre ». Selon son étymologie latine (ne, ni et uter, l’un des deux), le mot neutre signifie « ni l’un ni l’autre, aucun des deux ». Ainsi, en cas de conflit international, un pays neutre est celui qui ne prend parti pour aucun des deux adversaires, qui n’accorde son soutien et n’apporte son aide à aucun d’entre eux et reste en dehors du conflit. Or, précisément, le médiateur n’est pas celui qui ne prend parti pour « aucun des deux » adversaires, mais celui qui prend parti pour « tous les deux ». Il accorde son soutien et apporte son aide aux deux parties en présence. Il s’engage aux côtés de l’un, puis aux côtés de l’autre : il s’engage deux fois, il s’implique deux fois, il prend deux fois parti. Mais son double parti pris n’est jamais inconditionnel, il est chaque fois un parti pris de discernement et d’équité. En ce sens, le médiateur n’est pas neutre, il est équitable : il s’efforce de donner à chacun selon son dû. C’est ainsi qu’il pourra gagner la confiance des deux adversaires et favoriser le dialogue entre eux.
La médiation peut intervenir aussi bien au niveau des relations communautaires que sociales ou politiques. La « médiation communautaire » concerne des personnes qui se trouvent engagées dans un conflit du quotidien, comme un litige de voisinage ou une querelle de famille. La médiation commence généralement par des entretiens préliminaires séparés avec chacune des deux parties. Ces entretiens permettent aux personnes impliquées dans le conflit de s’exprimer dans un climat de confiance. Le médiateur ne dirige pas un interrogatoire suspicieux, mais il conduit un questionnement respectueux. Son propos est de comprendre son interlocuteur, mais aussi et surtout de lui permettre de mieux se comprendre, de l’aider à ré-fléchir sur lui-même, sur son attitude dans le conflit. Le médiateur pratique en quelque sorte l’art de la maïeutique (du grec maieutiké qui signifie l’art d’accoucher quelqu’un), c’est-à-dire qu’il aide ses interlocuteurs à « accoucher » de leur propre vérité. La qualité d’écoute du médiateur s’avère ici déterminante dans la réussite de son entreprise. Celui qui se sent écouté se sent déjà compris. Il peut alors se confier et non seulement raconter les faits, du moins sa version des faits, mais aussi, et c’est plus important, exprimer son « vécu ». Pour dénouer le nœud d’un conflit, il ne suffit pas d’établir la vérité objective des faits, il faut surtout appréhender la vérité subjective des personnes avec leurs émotions, leurs désirs, leurs frustrations et leurs souffrances. Chacun peut alors identifier les sentiments qui le font agir. L’écoute active du médiateur a déjà, par elle-même, un effet thérapeutique qui commence à guérir sons interlocuteur de ses angoisses, de ses peurs, de ses colères, de ses violences latentes. Il peut alors désarmer l’hostilité qu’il nourrit à l’encontre de son adversaire.
Ces entretiens préliminaires ont pour fonction de préparer les deux parties à accepter d’entrer dans la dynamique de la médiation. Lorsqu’elles ont compris et accepté les principes et les règles de la médiation, le médiateur ou généralement, les médiateurs peuvent alors les convier à se rencontrer. L’entrée en médiation implique que les deux parties concluent une armistice (du latin arma, arme et sistere, arrêter) : chacune s’engage à renoncer à tout acte d’hostilité envers l’autre pendant la durée de la médiation. Là encore, le rôle essentiel du médiateur est de faciliter l’expression et de favoriser l’écoute de chacun afin de rétablir la communication, de dissiper les malentendus et de permettre la compréhension mutuelle. Le médiateur peut recourir à des techniques de reformulation afin de dissiper toute erreur d’interprétation des propos de chacun. Cette confrontation en présence du médiateur a pour visée de substituer l’affrontement de deux monologues, où chacun n’entend que lui-même, à un véritable dialogue où chacun écoute l’autre. Peu à peu ce dialogue, si chacun accepte de le poursuivre – plusieurs rencontres seront certainement nécessaires – doit faire apparaître la possibilité de dénouer le nœud du conflit en trouvant un compromis qui, pour l’essentiel, respecte les droits et sauvegarde les intérêts de chacune des deux parties. Le médiateur, ainsi que l’exprime Jean François Six, réussit lorsqu’il « permet à chacun des deux qui étaient très éloignés de se rapprocher, de tendre vers le milieu où ils pourront se donner la main sans qu’aucun des deux ne soit humilié, n’ait perdu la face ». La réussite de la médiation doit se concrétiser par un accord écrit et signé par les deux parties. Ce « traité de paix » a la valeur d’un pacte qui engage la responsabilité des signataires. Le médiateur pourra s’assurer que l’accord est respecté par chacun.
Certes, toute médiation peut échouer à l’initiative de l’un ou l’autre des protagonistes. Selon toute probabilité, le conflit reprendra son cours et peut-être appartiendra-t-il à la justice de le trancher selon ses propres procédures.
La médiation communautaire s’exerce essentiellement au sein de la société civile à l’initiative de citoyens qui ont constitué une association de droit privé. Les réseaux associatifs doivent rester l’un des lieux privilégiés ou s’exerce la médiation et il est souhaitable que le plus grand nombre des médiateurs soient des citoyens qui entendent prendre toute leur part à la vie de leur communauté. Mais la médiation ne doit pas rester une « expérimentation sociale » laissée à l’initiative privée. Elle doit être considérée comme l’un des tout premiers modes de régulation des conflits sociaux, comme l’un des éléments essentiels qui participent à la constitution du lien social. Dans cette perspective, le médiateur doit être reconnu comme l’un des principaux acteurs sociaux qui concourent à l’établissement de la paix sociale. Au regard des exigences comme des visées de la démocratie,, l’enjeu de la médiation est véritablement politique et il est majeur. C’est pourquoi, il convient d’institutionnaliser la médiation dans les différents secteurs de la société, en s’efforçant de conjuguer au mieux les initiatives des citoyens et celles des pouvoirs publics.
Pour que la médiation puisse remplir toute sa fonction sociale, il importe que l’autorité publique participe directement au développement de son institutionnalisation. Parce que la médiation est d’intérêt public, il revient normalement aux pouvoirs publics de participer au financement des associations qui exercent une activité de médiation. Mais il faut également que l’autorité publique, aussi bien politique que judiciaire, puisse se doter elle-même de services de médiation. Lorsque le médiateur est nommé par le pouvoir public, son indépendance et son autonomie doivent être pleinement reconnues et garanties. Par ailleurs, en fonction de la nature même de la médiation, le médiateur ne doit recevoir aucun pouvoir de décision et de contrainte. Son seul pouvoir doit être de recommandation ; le pouvoir de décision restant aux mains de l’autorité qui l’a nommé. Et parce qu’il vaut toujours mieux prévenir que guérir, il appartint au médiateur de proposer à l’autorité publique les réformes administratives, réglementaires voire législatives, susceptibles de prévenir les conflits.
Ainsi la pratique de la méditation dans les différents secteurs de la société peut-elle devenir l’une des principales méthodes de résolution non-violente des conflits qui surgissent entre les individus et les groupes. En évitant le recours aux méthodes répressives de l’Etat et en permettant à des citoyens de s’impliquer directement dans la gestion des conflits qui opposent d’autres citoyens, la médiation favorise l’autorégulation de la violence sociétale.
Les principes et les règles de la médiation peuvent également être appliqués au sein des conflits proprement politiques, que ce soit sur le plan national ou international. Des conflits, des crises, des guerres, pourraient être ainsi désamorcés par l’exercice de la médiation par un pays tiers qui proposerait ses « bons offices ». La médiation peut être l’une des « armes » les plus efficaces d’une diplomatie de paix.
