| Pourquoi faut-il
envisager de changer la manière dont sont réalisées
les expertises médico-psychiatriques dans le cadre d'une procédure
judiciaire ?
OBSERVATIONS SUR LE CONTENU,
DÉROULEMENT ET INTERETS DE L'EXPERTISE ACTUELLE
Le rapport
- les conditions de la mission
de l'expert : les attentes du juge
- l'énoncé de
la prise de connaissance du dossier, indication du lieu des (de l') entretiens
- une sélection d'informations
émanant d'entretiens (souvent un seul par personne)
- une partie intitulée
" examens et commentaires "
- une conclusion avec des éléments
de diagnostic
Les entretiens
Ils consistent à faire
parler la personne sur les points suivants :
- antécédents
familiaux et relations avec la famille :
- père,
- mère,
- fratrie, conjoint(s) et
enfant(s)
- antécédents
scolaires et de vie sociale et citoyenne (service national)
- antécédents
professionnels :
- parcours
- relations avec les autres
(hiérarchie, collègues, subordonnés
- perception de son travail
- antécédents
médicaux : maladies physiques, troubles psychiques, opérations
- vie affective, sentimentale
et sexuelle
L'expert restitue des propos de l'entretien
et selon sa manière de considérer l'information, il utilise
des figures de style :
- soit il considère
les informations comme incontestables et il utilise des expressions narratives
d'observateur telles que : M.X. a fait ceci ; il a choisi ;
- soit les informations lui
semblent douteuses et il utilise des expressions comme : Il semble que
; Il lui semble que ;
- pour des informations qu'il
veut présenter comme significatives du style d'expression de l'interviewer,
il utilise les guillemets.
Examens et commentaires
Aucune mention n'est faite des
conditions d'examen clinique, de test, l'utilisation d'une technique ou d'une
approche méthodologique, comme cela est fait dans les autres domaines
de l'expertise.
De surcroît, pour accorder
une certaine fiabilité aux commentaires, il faut croire de façon
quasi religieuse que la personne désignée pour faire l'expertise
possède un sens inné de la psychologie. Cette croyance est
indispensable pour avoir confiance dans la qualité de l'expertise.
En dehors de cette confiance
aveugle dans les lignes de l'expertise, nous pouvons identifier les aspects
suivants :
- jugements de valeur,
- généralisations
- termes et expressions flous
ou dont les définitions nécessiteraient des éclaircissements
(exemple dans la foulée : M.X. est doté d'une intelligence
normale ; il est très frustre ; pas toujours capable de décentration
a du mal à imaginer la pensée des autres difficultés
d'abstraction ; guère de capacité de distanciation ; pas toujours
bien analyser les situations parce que "il manque de maturité intellectuelle."
(pour ne pas dire quasiment infantile))
- transposition généralisatrices
: " on a pu constater qu'il y avait chez lui bon nombre des caractéristiques
que l'on retrouve habituellement chez les pères qui ne peuvent contrôler
certaines pulsions ". Il serait intéressant de savoir combien,
quelles caractéristiques, quelles pulsions, parce qu'en la matière
le propos mériterait d'être plus personnalisé.
- interprétation : même
s'il n'arrive guère à le verbaliser, il souffre. Dans
la rédaction du rapport et le style, nous pouvons observer que les
interprétations de l'expert sont mises sur un même plan que
des faits.
- dépersonnalisation
de l'auteur du rapport qui utilise le " on " induisant que toute personne
aurait pu faire les mêmes constats, observations ou remarques. L'expert
ne s'engage pas dans ses propos : il parle de ses interprétations
comme s'il s'agissait d'énoncer des faits. En utilisant le " on ",
il le fait d'autant mieux.
- évocation de la norme
à plusieurs reprises, indication d'incapacité ou de capacité,
de manque, de difficulté, sans mentionner le moindre test qui pourrait
permettre à un lecteur d'apprécier par lui-même l'écart
entre les énoncés de comportements de l'interviewer et cette
norme (intelligence normale)
Faute de mention d'outil, de test, de
méthodologie et de technique, soit pour la conduite de l'entretien,
soit pour l'évaluation, soit pour la rédaction du rapport,
il est difficile d'avoir la moindre idée de la fiabilité de
cette expertise.
Il ressort que l'expert utilise en tout
point des grilles d'appréciation, de mesures et de repères normatifs
très personnels.
De plus, dans le cadre d'une
affaire pénale, l'expert a accès au dossier. La connaissance
de l'état de l'instruction constitue pour lui un point de repère.
Il s'y réfère lorsqu'il s'agit de conclure. A cette occasion,
il laisse libre cours à l'expression d'une sympathie. Le langage "
on " qu'il utilise transforme cette expression sympathique en autant d'observations
raisonnables que tout " honnête homme " expert en la matière
pourrait faire.
L'ensemble du rapport est d'ailleurs
construit autour de cet a priori de " sincérité et de recherche
de vérité " (l'expertise est déclarée en introduction
sincère et véritable).
Pas d'indication de la durée
des entretiens, ni du nombre.
Le comportement de l'expert en
entretien consiste à poser des questions ouvertes ou fermées
et obtenir des réponses.
Ensuite, il fait état de :
son appréciation
sur l'apparence de l'interviewer
son estimation de la bonne volonté
de son interlocuteur à participer à la relation "questions-réponses"
sa manière de juger la
cohérence des propos qu'il a entendus
En bref
Le rapport d'expertise est souvent plus
représentatif de la maîtrise d'un certain style littéraire
et du style de traitement de l'information de l'expert que d'une expertise
fiable du tiers prétendument examiné. Autrement dit, en lisant
de nombreuses expertises, nous pouvons en apprendre plus sur le fonctionnement,
les valeurs et la culture des experts eux-mêmes que sur les sujets qui
sont en cause.
Jean-Louis Lascoux
Janvier 2000
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